Questions croisées aux artistes de l’atelier à propos de la littérature et du cinéma

 

Les auteurs/écrivains et auteurs/réalisateurs qui ont participé à cette expérience ont bien voulu répondre à quelques questions à propos d’État d’un lieu commun et plus largement des rapports entre littérature et audiovisuel.

 

Écrivains

 

A propos de ta relation au cinéma, à l’audiovisuel, es-tu spectatrice/eur de cinéma, d’audiovisuel, de fictions, de documentaires, de films expérimentaux ? 

Irina Teodorescu : Non, pas vraiment. Mais j’ai beaucoup d’amis réalisateurs, alors je suis leur travail et je me transforme en spectatrice par le hasard des rencontres.

Nathalie Burel : J’ai d’abord abordé le cinéma par la fiction,  cherchant comme dans la littérature une histoire et un style. Ce qui m’a conduit à m’intéresser à ce que l’on appelle le cinéma d’auteur, principalement français et américain. Avec le temps je me suis dirigée vers le cinéma dit  » vérité » et le documentaire, j’aime dans cette catégorie aussi bien le travail de Werner Herzog que celui de Depardon.

Jacques Josse : Je vais au cinéma régulièrement et apprécie également les documentaires. Mais je ne pense pas que cela influence ma façon d’écrire. Encore que… Il est possible que telle ou telle scène vienne titiller mon imaginaire et  enclencher  un désir d’écrire. C’est possible. Quand on écrit, on est aux aguets.  On saute un peu sur tout ce qui bouge.

L’image, le cinéma, influencent-ils ta façon d’écrire ?

Irina Teodorescu : Oui, bien entendu. Tout influence ma façon de penser. Et donc d’écrire. Ce que je vois influence ma façon d’écrire (l’image est un terme très large, on peut parler d’une photo, d’un dessin. D’un souvenir, même.)

Nathalie Burel : Pas vraiment. Disons que mes goûts en matière d’image opèrent un parallèle avec ma manière d’écrire. Mon goût récent pour le documentaire s’accompagne d’une envie d’écrire davantage de portraits de personnes ou de classes. De donner la parole à ceux qui ne l’ont pas forcément.

A propos de la relation écriture-cinéma, vois-tu des points communs entre écriture littéraire et écriture cinématographique ? Des différences ? 

Irina Teodorescu  : Je ne sais pas quelle est la différence, techniquement, entre l’écriture cinématographique et l’écriture littéraire. Pour moi, dessiner est une façon d’écrire. Alors faire un film est une façon d’écrire aussi.

Jacques Josse : Je ne sais pas. N’ai jamais été tenté par l’écriture cinématographique. Il y faut un savoir-faire que je n’ai pas. Comment écrire un scénario ?  J’aime écrire à l’aveugle, me laisser emporter par le texte, le rythme, les personnages, leur personnalité qui s’affine, leurs forces ou faiblesses,  leur folie aussi, douce la plupart du temps, qui à un moment ou à un autre vont bien surgir, sans savoir où je vais.

J’écris neuf fois sur dix sans avoir en tête le moindre scénario.

La différence avec l’écriture littéraire me semble en partie résider dans le fait  que l’écriture cinématographique n’est pas destinée à la lecture. En tout cas, pas seulement. D’autres intervenants vont devoir s’emparer du texte initial pour l’incarner et lui donner vie.

A propos d’État d’un lieu commun : comment imagines-tu la possible relation entre un auteur et un réalisateur ? Comment travailles-tu avec ta/ton partenaire, sur ce projet ?

Nathalie Burel : avant de commencer cette collaboration, je n’imaginais pas cette entreprise autrement que l’écriture d’un scénario par l’écrivain pour commencer qui serait réalisé par la suite. L’expérience ne s’est pas du tout déroulée comme cela. J’ai travaillé à partir des images tournées et montées par Philippe, sur lesquelles j’ai ajouté du texte écrit selon ses consignes et de la musique. Cette manière de fabriquer me convenait car j’aime travailler sous contraintes.

Jacques Josse : Ce qui me plaît dans ce projet c’est qu’il me permet de  découvrir un monde qui m’était inconnu. Et c’est passionnant. Avec Pierre-François, on s’est vu trois, quatre fois avant de commencer. Il nous fallait un projet. Un cadre souple mais néanmoins assez concret. Nous tenions à concocter quelque chose qui colle à l’idée de départ. Explorer ce lieu, celui du boulevard Villebois-Mareuil, et seulement cela. D’où ce collectage de mots trouvés sur place (au sol, sur les panneaux d’affichage, aux murs, en vitrine, au bar, au cimetière, dans la rue, etc.) et ensuite le collage de ces mots pour constituer une trentaine de vignettes qui sont autant de petites scènes ayant trait à la vie du quartier. Avec en fond sonore les bruits du lieu : voiture, train, paroles captées dans la rue ou au bar, claquements de talons, aboiement d’un chien, son du vent, ou de la pluie, ou de l’eau  s’écoulant d’une gouttière, bribes de la télé du bar PMU, exclamations des joueurs, etc. Bref, tout le tohu-bohu ambiant et en accord avec nos images glanées.

Pierre-François a tout capté avec sa caméra. Il a un œil de lynx. Ensuite j’ai pris tous les mots. Les ai assemblés. Et j’ai enfin pu assister à ce que je ne connaissais pas: le montage de tout ça. C’est  une sacrée alchimie. Ça m’a épaté. Quel métier !

 

Réalisateurs

 

A propos de ta relation à la littérature: es-tu lecteur/trice de romans, d’essais, de poésie ? Quelle influence la lecture (celle d’une œuvre, d’un auteur, ou d’un genre) a pu avoir dans ton désir ou ta façon de réaliser ?

Philippe Bompard : Je suis lecteur de biographies et d’essais. Ces dernières années j’ai été lecteur de personnes différentes sur des blogs et sur les réseaux sociaux. Ce sont de rares postulats, des formes de poésies, des réflexions de certain(e)s internautes en lâcher prise sans langue de bois qui m’ont touché et inspiré. Nous vivons un temps internet où l’écrit est très présent sur les écrans, la publication est accessible à tout le monde et cette diversité des expressions écrites, des cris du cœur comme le pouls des ressentis contemporains m’influence.

Aussi en tant que réalisateur auto-producteur, je suis attaché aux petits formats, parfois les textes les plus courts disent l’essentiel…  Sur le net, je pioche souvent dans des entretiens, dans des textes philosophiques et spirituels d’auteurs ou livres cultes.

Une des relations que j’apprécie « de l’écriture à la réalisation » réside dans le clip-musical, j’aime beaucoup lire et relire les textes des morceaux à mettre en image et me les approprier.

Pierre-François Lebrun : Je suis un lecteur plutôt assidu (3-4 ouvrages par mois en moyenne) et j’alterne romans, récits et essais. Mes lectures sont régulièrement liées à mes projets de films. Que ce soit des témoignages, des récits ou des essais, ils nourissent ma réflexion sur une problématique. Il y a aussi évidemment les livres de cinéma qui eux ont marqué mes études et qui restent pour moi des références dans lesquelles je me replonge régulièrement « Godard par Godard », « Hitchcock-Truffaut », les bouquins de Pascal Bonitzer et bien-sûr ceux de Serge Daney qui me manque tellement et, pour le cinéma documentaire, les ouvrages de Jean-Louis Comolli. J’aime aussi les mémoires de réalisateurs comme Raoul Walsh ou John Huston et récemment le formidable journal du tournage d’Apocalypse Now d’Eleanor Coppola. Tous ces écrits n’influencent pas directement ma manière de réaliser mais alimentent des questionnements esthétiques ou narratifs.

Simon Coss : Je suis venu à la réalisation par la presse écrite et le journalisme. Je suis un grand lecteur de tout. L’expérience d’Etat d’un lieu commun m’a permis de renouer avec écriture et littérature. Avant de commencer à travailler avec Irina, je ne connaissais pas son œuvre. C’est grâce à ce projet que j’ai pu la découvrir et j’aime beaucoup son écriture.

 

A propos de la relation écriture-cinéma: vois-tu des points communs entre écriture littéraire et écriture cinématographique ? Des différences ? Comment vis-tu cette obligation qui est faite aux auteurs-réalisateurs de séduire les financeurs par l’écriture d’un dossier ?

Philippe Bompard : Je ne me considère pas comme un auteur-réalisateur, je suis plutôt un artisan-réalisateur, j’entreprends des petits films pour pratiquer et j’utilise pour l’instant une écriture et un langage qui me sont propres et hors normes afin de construire mon expression audiovisuelle.

Je pense qu’avec l’ère du numérique, il ne faut pas attendre l’argent, il faut en profiter pour s’essayer. Ça me convient de faire des films instinctifs dans l’urgence qui décrivent eux-mêmes des situations et des ressentis par l’image et le son. Il me semble plus important de savoir réagir, manier l’objectif, la mise en scène et le montage plutôt qu’un clavier ou un stylo… Je me concentre généralement sur l’articulation, la chorégraphie visuelle d’un récit avec une écriture schématique pour laisser de la place à la créativité et à l’improvisation pendant la fabrication au lieu d’écrire en détail un film trop difficile à tourner à cause du coût et des moyens.

Je pense l’auto-production comme une auto-formation, j’ai besoin de liberté et de contrôle pour trouver un certain langage. Je désire essayer des sensibilités libres d’interprétations dans différents formats (fiction, clip, mashup ou documentaire) avec de l’adaptation et de la recherche filmique dans la contrainte. Je souhaite explorer les styles, penser le cinéma et sa forme dans la pratique, pas vraiment écrire des dossiers.

L’écrivain fonctionne en solo avec son écriture et son imagination, il est dans une créativité intérieure sans limites, il peut aller chercher la qualité  des mots et des phrases, il peut pratiquer et s’ouvrir facilement de nouvelles portes dans la pratique de son art. Le cinéaste lui (à quelques exceptions comme dans l’animation), doit aller à l’extérieur pour savoir utiliser, concevoir, suggérer et s’entourer, il doit vivre la pratique de son art et celle des autres, à contrario il est enfermé par des limites d’exécutions pour réaliser ses idées imaginaires…

Les points communs entre l’écriture littéraire et cinématographique sont peut-être de l’ordre de la dramaturgie. J’imagine des auteurs qui pensent  au rythme, au mécanisme et à l’illusion des interprétations comme un cinéaste et un scénariste.

J’espère naïvement qu’il y a d’autres moyens pour séduire des financeurs publiques ou privés. Actuellement avec le système des dossiers et des subventions publiques j’ai la sensation que l’écrit est une caution au financement et la garantie culturelle et politique du produit, un examen exclusif de sélection avec un avantage pour des cinéastes homologués « auteur/réalisateur ».

J’observe aussi tristement que la relation avec certains producteurs passe trop généralement par la possibilité de décrocher du financement en fonction des dossiers et des sujets, qu’il est question parfois de tronquer son cinéma ou que l’identité du film peut échapper au réalisateur à trop faire de concessions, donc je ne me sens pas concerné, je reste éloigné de ces règles surtout dans le contexte actuel, je veux progresser en toute indépendance, en contre-culture par passion avec mes propres moyens pour plus tard m’attaquer ou pas à des sujets délicats qu’il faudra bien écrire et développer.

Si je souhaite aller vers des terrains piquants et obscur, je sais d’avance qu’il sera difficile d’être soutenu et que je n’aurais pas le droit à l’erreur. La question de la censure et de l’autocensure se pose de plus en plus et sur beaucoup de sujets, qu’elles soient politiques ou émotionnelles, en exemple je trouve inquiétant et régressif que des films comme « Made in France » et « Les salafistes » ont été exclus d’une distribution « normale », c’est grave à mon sens et très mauvais pour le cinéma qui aide à comprendre notre époque en pleine mutation.

Pierre-François Lebrun : J’ai du mal à faire le lien entre écriture littéraire et écriture cinématographique. Pour moi, ce sont deux univers très différents. La littérature est une création autonome qui se suffit à elle-même et s’adresse à tous. Un dossier de film, un scénario, ne sont que des étapes vers une création ultérieure, visuelle et dramatique. Evidemment, en écrivant un dossier de film, on essaie de le rendre agréable à lire, fluide et clair, mais je n’aurai pas la prétention de parler de littérature.

Pour moi, l’écriture est une phase primordiale de la création d’un film. Il ne s’agit pas uniquement de « séduire des financeurs » mais aussi de définir clairement, d’abord pour moi-même, les enjeux du film. Ce travail d’écriture est avant tout un processus de réflexion indispensable à la naissance d’un point de vue sur la situation, les personnages, l’histoire que l’on veut aborder. Il y a un côté « épuisement du sujet » parfois difficile à mener mais nécessaire pour avoir les idées claires lors du tournage et peut-être encore plus du montage.

Simon Coss : En tant que réalisateur, je raconte des histoires, même si je suis avant tout réalisateur de films documentaires (en ce moment, Simon travaille sur un film à propos du Brexit, pour Arte). Pour moi, il n’y a pas de différence fondamentale, même si, quand on écrit pour le cinéma ou le théâtre, tout doit passer par ce qu’on voit et pas par un process uniquement mental. Par l’image et par le son, qui est essentiel pour nous. Ce n’est pas pour rien qu’on dit « audiovisuel » et non pas « visuel-audio ». Mais le cœur, c’est toujours l’histoire, le fil que l’on suit.

 

A propos d’État d’un lieu commun: comment imagines-tu la possible relation entre un auteur et un réalisateur ?

Philippe Bompard : J’imagine qu’il est très difficile de creuser sans se connaître et sans s’être identifié l’un et l’autre, il y a besoin de temps et d’envies, on peut facilement rester à la surface d’un projet ou sujet commun. Dans quel sens aborder la co-création? Ecrire en amont? Filmer, Réécrire? S’inspirer de l’écrit? Il est très difficile parfois de mettre en image ou d’interpréter l’intelligence et la sensibilité d’un texte. Dans la faisabilité cinématographique, la voix-off est souvent la plus simple des possibilités à exploiter. Je ne sais pas où sont les points de convergence, puis si on va vers l’adaptation/fiction, ça devient difficile à produire pour une réalisation de qualité.

C’est une aventure pour moi, je l’imagine avec beaucoup d’illusions, d’essais et de recyclages.

Comment travailles-tu avec ta/ton partenaire, sur ce projet ?

Philippe Bompard : Il y a plusieurs difficultés et contraintes avec ce genre de projet. Comme je disais, elles sont économiques et artistiques. L’alchimie est très difficile à mon sens lorsque l’on ne se connaît pas, la co-créativité est délicate.

En me référant à d’autres activités pratiquées comme la musique en groupe et le théâtre, je sais qu’il n’est pas évident de trouver les mêmes angles.

Après notre rencontre et l’échange de quelques idées avec Nathalie, nous avons convenus de travailler sans trop extrapoler sur « l’état d’un lieu commun », de créer librement à l’aveugle étape par étape, rester à distance avec quelques fils conducteurs et de laisser venir les choses.

Par la suite j’ai découvert les créations sonores que Nathalie avait réalisée avec Megabel, qu’elle m’a autorisée d’exploiter dans le projet, l’une d’entre elle m’a inspiré une première base. Puis Nathalie pouvait de son côté produire en audio ses écrits. On a travaillé en plusieurs temps, en laissant de la place à différentes évolutions ou transformations, il y a eu des moments de flottements puis des interactions très intéressantes avec cette façon de travailler, j’ai apprécié l’effet surprise entre nous.

J’ai eu aussi égoïstement envie de profiter du contexte expérimental de cet atelier pour essayer librement quelques idées et d’ouvrir le projet à d’autres créateurs. Il a été question de faire une performance de diffusion sur plusieurs écrans avec plusieurs montages et du « Vjing », puis d’inviter un artiste photographe et une autre équipe de tournage mais tout n’a pas fonctionné comme je l’envisageais, le projet était devenu trop ambitieux, incompris et compliqué à mettre en place. Nous avons donc rebondit et finalisé le film dans la spontanéité avec le noyau du début.

Je pense que nous avons contourné quelques facilités sans échapper à d’autres, j’en suis responsable, l’expérience a été à la fois difficile et  enrichissante, j’ai travaillé et appris. Le résultat du film sera plus ou moins surprenant, je ne sais pas si il est réussi dans son ensemble car il est construit brique par brique transformées mais il est libre et indépendant, il m’a bien servi. C’est un atelier intéressant, à faire évoluer ainsi que le film je pense, j’en remercie l’initiative et les participants.

Pierre-François Lebrun : Au départ, l’idée d’associer un réalisateur et un auteur me paraissait simple mais, après réflexion, les choses s’annonçaient plus complexes si nous voulions sortir du schéma classique de l’adaptation dans lequel le réalisateur met en image un récit élaboré par l’auteur. Nous avons voulu pousser la collaboration plus avant et aller au bout du projet qui était de se nourrir du quartier Villebois-Mareuil. Il fallait trouver un principe qui fasse autant appel à l’image qu’à la littérature et qui soit présent dans la géographie des lieux. L’idée est née d’utiliser les écrits présents dans l’espace public, de les collecter en les filmant puis d’élaborer des petits textes en recombinant cette matière première de la littérature que sont les mots. Je me suis chargé de la collecte des mots avec ma caméra. Je les ai ensuite transmis à Jacques Josse qui a imaginé des sortes de « haïkus urbains » que j’ai retranscrit au montage. Cela donne un film intitulé La Ville à Lire composé de courtes phrases-séquences à voir, à lire et aussi à entendre. Nous avons aussi conçu une version imprimée de notre travail à partir des photogrammes tirés du film. L’idée de jouer sur les deux supports, l’écran et le papier, nous semblait essentielle pour notre collaboration.

Simon Coss : J’ai d’abord écrit un scénario, à partir du lieu. Un nom de rue, par exemple, pouvait inspirer le nom d’un personnage, un décor pouvait inspirer une histoire. Irina, de son côté, a écrit ce texte, où elle a imaginé le lieu vu à travers une vision japonaise. Deux directions différentes. On est finalement partis du texte d’Irina, et j’ai imaginé ce Japon rêvé qu’elle suggérait, comme je le sentais, sur des plans longs et doux. Ensuite, nous avons visionné et monté le film ensemble. J’aime beaucoup cette idée d’un lieu qui change en fonction du regard que l’on pose dessus, et j’ai hâte de travailler à nouveau de cette façon.

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Nouvelle vidéo : « A propos d’une boucle d’oreille » (Simon Coss / Irina Teodorescu)

Le duo formé par Simon Coss (le réalisateur) et Irina Teodorescu (l’écrivaine) a parcouru le quartier du Cimetière de l’Est à Rennes. Ces deux artistes font « l’état de ce lieu commun » en créant un film poétique, « A propos d’une boucle d’oreille »:

A propos d’une boucle d’oreille from Simon Coss on Vimeo.

Ils résument ainsi leur démarche :

À propos d’un boucle d’oreille – une histoire japonaise

 irina

Irina :

« Initialement je cherchais à répondre tout simplement à la question posée : comment vit un lieu ? Je me suis rendu compte que si je ne pouvais le savoir. Je ne pouvais rendre une réflexion intéressante à partir de cette question. Si je considère la question du point de vue de ma démarche artistique, il en ressort qu’un lieu ne vit pas sans la projection qu’on y accorde. Nous vivons dans un lieu, oui. Mais par notre présence, nous le modifions. A chaque petite respiration, chaque lieu devient un autre. Nous y apportons nos pensées, nos idées, notre culture, notre regard, nous y apportons la vie.

Simon et moi nous sommes baladés dans le quartier imposé et je sentais qu’à aucun moment nous n’avions la même perception des endroits visités. Nous sommes les porteurs de la vie des lieux. C’est pour cette raison que ces vies se mélangent, celles des lieux deviennent les nôtres et les nôtres deviennent celles des lieux. Le résultat est comme ce film : des histoires dans des histoires dans des histoires.

A partir de cette réflexion, j’ai proposé à Simon de prendre mon histoire japonaise écrite et d’y ajouter son histoire imagée. Simon s’est employé à raconter, par les images filmées et choisies, une histoire parallèle mais liée à l’histoire du texte. Il a fait ceci tout en apportant son propre regard. Alors vient s’ajouter à l’histoire du texte et à l’histoire de l’image l’histoire de notre façon de travailler ensemble. Il s’agit de notre façon de vivre et de créer ensemble.

Ce procédé est déclinable à toutes les cultures pour n’importe quel lieu donné. J’ai l’intention d’écrire une histoire palestinienne, une histoire roumaine, une histoire française, une histoire américaine, une histoire mexicaine, etc.

A propos d’une boucle d’oreille est un film expérimental composé de plusieurs histoires entremêlées. Il y a d’abord celles qui se trouvent dans le texte : l’histoire de l’objet, de la boucle d’oreille. Ensuite l’histoire d’un homme, le japonais. A travers lui, il y a l’histoire de sa culture mais aussi la grande histoire de l’humanité, celle qui parle de la mort et de donner un sens à l’existence. Il y a aussi l’histoire des images : un lieu abandonnée, désolé, en pleine ville, il est à la fois beau et incompréhensible. Puis c’est un lieu qui change, qui se fait construire, qui ne sera plus reconnaissable dans peu de temps. Cependant la nature continue, les oiseaux viennent, repartent, les fleures fleurissent, les chiens errent. On peut se demander qui aura le dernier mot : la rivière, les tâches de couleurs, les fils électriques, le texte, les images, les haikus ? »

 

 simon

Simon :

 «L’histoire de Haruiko Motonaya me transportait directement au Japon – un pays que je connais à peine, je suis allée une fois en 2010. En fait c’était surtout un sorte de Japon rêvée. Les images de fleurs et de l’eau dans le texte d’Irina me faisait penser aux peintures classiques japonaises. J’essayais de retrouver cet esprit calme et posée avec mes prises de vue, quelque chose d’assez ‘zen’.

J’ai écrit les haikus pour faire un sorte de rappel du ‘vrai’ lieux au sein de notre fiction. Les seules voix japonaises dans cette histoire sont aussi les seules qui parle du chantier ‘Baud-Chardonnet’. Mais ils le font comme dans une rêve. Les traductions japonaises de mes textes sont surement mauvaises, elles ont été fait par un logiciel, donc les paroles sont disjonctées. Ce sont des fantômes au sein de l’histoire d’un fantôme. »

Pour en savoir plus sur ce film, et sur le scénario Lifelines, cliquez ICI

Nouvelle vidéo : « Les / allant venant  » (Antoine Tracou / Lou Raoul)

Le duo formé par Antoine Tracou (le réalisateur) et Lou Raoul (l’écrivaine) a parcouru le quartier du Cimetière de l’Est à Rennes. Ces deux artistes font « l’état de ce lieu commun » en créant un film mouvant les / allant venant, dont vous trouverez ci-dessous un extrait.

Les deux artistes optent pour le cimetière de l’Est. A travers ce choix, aux contraintes inhérentes au projet (travailler sur une portion du boulevard Villebois-Mareuil à Rennes, s’inspirer de la démarche de Pérec dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien), une contrainte supplémentaire s’impose à eux. Les cimetières sont des lieux où il n’est pas possible de filmer ou de photographier sans autorisation. Grâce aux prises de son effectuées dans le cimetière, les artistes nous en font cependant franchir les murs et nous entraînent dans un déplacement.

Evitant le morbide, le film repose sur un traitement mouvementé de l’image conjugué à la présence de plusieurs strates de sons.

Le poème, écrit par Lou Raoul pour ce film, est roulé déroulé au long du film par les deux voix.

Place est donnée à la vie ou aux vies, en tant que passages.

En voici un extrait sur Vimeo :

Extraits « les allants venants » (Antoine TRACOU – Lou RAOUL) from Maïlys Affilé on Vimeo.

 

Lire l’interview croisée de ces deux artistes, réalisée par Gérard Alle

 

Nouvelle vidéo : « La ville à lire » (Jacques Josse / Pierre-François Lebrun)

Le duo formé par Pierre-François Lebrun (le réalisateur) et Jacques Josse (l’écrivain) a parcouru le quartier du Cimetière de l’Est à Rennes. Ces deux artistes font « l’état de ce lieu commun » en créant un film poétique, « La ville à lire », dont voici un extrait.

la ville à lire (extrait) from Pierre-François Lebrun on Vimeo.

 

Ils résument ainsi leur démarche : utiliser les mots présents dans l’espace public pour composer des textes et donner ainsi la ville à lire autant qu’à voir et à entendre.

Ils travaillent actuellement avec un ingénieur du son pour peaufiner la bande sonore.

Regards croisés entre Littérature et cinéma : interview d’Antoine Tracou et Lou Raoul

Les deux artistes, Antoine Tracou et Lou Raoul, membres de l’atelier Etat d’un lieu commun, nous parlent de cette expérience et, plus largement, de leur sentiment sur la relation cinéma-littérature.

Interview réalisée par Gérard Alle en septembre 2015.

Antoine tracou

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Êtes-vous lecteur de romans, d’essais, de poésie ? Quelle influence la lecture (celle d’une œuvre, d’un auteur ou d’un genre) a pu avoir dans votre désir ou votre façon de réaliser ?  

Antoine Tracou : Lire m’aide à me poser, à me recentrer, c’est comme une sorte de thermomètre de mes humeurs. Quand je n’ai pas de livre en cours, il me manque quelque chose. J’alterne ainsi des périodes où mes lectures s’enchaînent et d’autres où je ne trouve pas mon compagnon. Je lis des romans, souvent historiques, des récits d’ethnologie, de sociologie, de philosophie, c’est très éclectique. Depuis peu, je lis de temps en temps des haïkus. Cette forme minimaliste me fascine ; c’est ce que je cherche à rendre dans mes images, dans le montage d’un film. Mais faire simple, c’est compliqué… Les anglais on une expression intraduisible en français : Less is more !

Êtes-vous spectatrice de cinéma, d’audiovisuel, de fictions, de documentaires, de films expérimentaux ? L’image, le cinéma, influencent-ils votre façon d’écrire ?

Lou Raoul : Certains réalisateurs font en effet partie de mon univers, de mon background. Je citerai par exemple Andreï Tarkovski, Ingmar Bergman, Chris Marker, Akira Kurosawa, Wim Wenders, Dziga Vertov, Stephen Frears, Johan Van Der Keuken, Carlos Saura, Jim Jarmusch, Bent Hamer, Agnès Varda, Jacques Tati, Alain Resnais, Jane Campion, Marcel Carné, Peter Greenaway, Alexandre Medvedkine… Et j’oublie, sans doute aucun, des réalisateurs qui me sont chers…

Ces dernières années, je m’intéresse plus particulièrement aux films documentaires (par exemple le travail d’ Ana Dumitrescu, de Catherine Rechard, Xavier Villetard, Rithy Pan…). Je ne saurais juger de l’influence de tout cela sur mon écriture… mais quelque part je vis chez Tarkovski depuis que j’ai découvert en 1987 son film Le sacrifice, puis un peu plus tard Le Miroir.

J’ajouterai que mon rapport au monde et ce que j’écris a à voir avec l’image, mais sans doute cela est-il influencé – aussi – par l’univers brittophone et francophone dans lequel je suis née et par le monde rural qui m’est cher. Sur mon blog, j’ai recours à l’image.

Voyez-vous des points communs entre écriture littéraire et écriture cinématographique ? 

A.T. : La littérature comme le cinéma se confronte à la question du récit ; il y a toujours une histoire. Les modes de récit ne sont pas infinis, les thèmes non plus. Il y a des films très « littéraires » et des livres très « cinématographiques ». Les différences essentielles sont liées aux médiums qui s’adressent à des sens différents, à des temps différents. Le livre en ce sens est un bel objet de liberté que l’on promène partout et sur lequel j’annote au crayon des idées pour y revenir parfois. Une phrase peut me suffire à imaginer un film.

L.R. : Disons qu’il me semble qu’il s’agit aussi d’écrire au cinéma : d’écrire avec des images et des paroles. Qu’il s’agisse d’écriture avec mots et phrases (vers un objet littéraire aboutissant à un roman, à des nouvelles ou à un recueil poétique…) ou d’écriture avec paroles et images (aboutissant à un film ou à un documentaire), il s’agit d’un travail de construction d’objet artistique, d’un objet pas forcément linéaire, pas forcément narratif, d’un objet à dimension possiblement poétique. Ensuite, il y a les moyens techniques. Intervient là, à mon avis, la grande différence… Pour écrire, c’est simple : un carnet, un crayon – même de bois – et ça devient possible. Il y a une légèreté technique. Dans l’audiovisuel, l’aspect technique nous entraîne vers l’aspect financier… Pour faire des films, des photos, il faut un minimum de matériel et donc d’autres moyens.

Comment vivez-vous cette obligation qui est faite aux auteurs-réalisateurs de séduire les financeurs par l’écriture d’un dossier « littéraire » ?

A.T. : Ça ne devrait pas être un passage aussi « obligé ». Ça ne devrait pas être littéraire mais simplement descriptif d’une intention claire. Ecrire doit aider à préciser son propos, et non pas à séduire. Dans mon cas, dès qu’il s’agit de séduire pour vendre un projet de film, se dresse le spectre de ma scolarité chaotique. La peur de la mauvaise note ne m’a jamais quitté et je finis trop souvent par abandonner. L’écriture prend trop de place dans ces phases de recherche de financements. Il devrait être possible de montrer déjà des images ou de laisser plus de place à l’oral. On ne demande pas à un écrivain qui cherche un éditeur de faire un court-métrage ! Au final, le dossier est devenu un objet « hors sol » qui peut n’être qu’un objet séduisant loin du film en projet. Et puis cette omniscience de l’écriture me semble être de plus en plus en décalage avec les pratiques contemporaines de production d’images.  Il y a un certain formatage des dossiers en fonction des commissions qui les reçoivent. Le risque est de nuire à une pluralité de l’écriture cinématographique.

Comment imaginez-vous la possible relation entre un auteur et un réalisateur ?

A.T. : Les relations entre auteurs et réalisateurs sont liées à la nature de chaque projet. Moi qui suis plus porté sur le doc, j’ai parfois eu l’occasion de travailler avec des auteurs à qui revenait plutôt la responsabilité du contenu dans des documentaires d’investigation. En tant que réalisateur, je prenais en charge les questions de mise en forme, le choix des dispositifs les mieux adaptés à ces contenus. Mon attente dans le cas d’un travail en commun avec un auteur pour des documentaires « de création » serait différent. Par exemple, Etat d’un lieu commun est un atelier expérimental, et dans ce cadre, il existe autant de types de relations possibles entre un auteur et un réalisateur qu’il y a de différences entre les individus. C’est tout l’intérêt de ce projet.

L.R. : Il est évident que, comme dans toute coopération artistique ou toute coopération au sens large du reste, cela requiert une attention et une écoute réciproque des personnes, des discussions préalables sur l’objet souhaité, etc…

Ce qui me plaît dans les coopérations, c’est ce qu’elles apportent de nouveau pour moi : dans mon habituel travail de création, je suis souvent seule pendant tout le processus.

Comment avez-vous travaillé sur le projet « Etat d’un lieu commun » ? 

A.T. : Avec Lou on a voulu coller le plus possible aux contraintes  imposées. Le point de départ était de faire quelque chose sur un lieu où il est a priori impossible de filmer, donc il s’agissait de partir de cette contrainte pour tenter de faire émerger un objet filmique basé sur l’évocation. On a inventé au fur et à mesure une manière de faire, en commençant par enregistrer des sons, des ambiances, nos voix… Puis nous avons tourné des images autour de ce lieu sans y entrer, Lou a écrit, et on s’est retrouvés au montage avec toute cette matière que l’on a triturée, reprise, déstructurée, pour aboutir à quelque chose qui mêle du texte, des sons et des images déconnectées les unes des autres.

L.R. : Ce travail avec Antoine est une première pour moi. Une première coopération avec un vidéaste. Un vrai travail de création commune autour d’un lieu. Un grand bonheur à découvrir tout cela : la prise des images (même si je n’ai pas tenu la caméra, j’étais bien présente), le choix et le montage des images et du tout, la découverte de ce langage-là et des possibilités qu’il offre, la découverte du travail sur plusieurs niveaux, la naissance de tout cela quand il s’est agi de mêler nos voix disant le texte que j’ai écrit (seule) après du temps passé à la fois seule et à la fois avec Antoine sur le lieu qui nous a inspirés.

A l’issue de ce travail en commun, pas tout à fait encore terminé à ce jour mais quasiment, me vient l’envie, le souhait, de travailler à nouveau dans ce domaine-là, là où les images et les mots côte à côte et ensemble se mettent à dire, d’une autre façon, que dans l’espace d’un livre.

Merci à Livre et Lecture en Bretagne d’avoir permis cette rencontre entre auteurs et vidéastes. En espérant que cela puisse se développer et que je puisse à nouveau y participer.

Visitez l’Atelier !

Livre et lecture en Bretagne et l’Atelier d’Aran ont convié des auteurs et des cinéastes à un atelier expérimental inspiré du texte de Georges Perec « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien« .

En octobre 1974, Georges Perec s’est installé pendant trois jours consécutifs Place Saint-Sulpice à Paris. A différents moments de la journée, il a noté ce qu’il voyait.

Librement inspiré de cette démarche, cet atelier littéraire et audiovisuel vise à faire se rencontrer des auteurs de l’écrit et de l’audiovisuel pour qu’ils élaborent ensemble des œuvres variées.

Ce blog permet de suivre ce travail collectif au fil des rencontres, grâce aux contributions des artistes membres de l’atelier. Vous trouverez le menu en haut à droite de cette page : n’hésitez pas à cliquer pour visiter l’atelier, et à commenter ce que vous lisez/voyez/écoutez !